Les Américains sont en train de perdre le contrôle de l’Irak
ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 19.09.04 by Rémy Ourdan

Au fil des combats, alors que les groupes de la résistance s’unifient et se renforcent, les forces de la coalition se sont retirées et ont abandonné des territoires entiers, au-delà du seul triangle sunnite. Bombardements et incursions meurtrières ne suffisent pas à écraser la rébellion.

Bagdad de notre envoyé spécial

On évoque souvent la “bataille pour les cœurs et les esprits”, bataille politique et psychologique, d’ores et déjà perdue, mais l’échec américain en Irak est aussi une histoire de territoires abandonnés à l’ennemi.

Au fil des mois, depuis les insurrections sunnite et chiite d’avril, l’armée américaine et ses alliés irakiens ont vu échapper à leur contrôle des régions entières du pays, au profit des moudjahidins. Aujourd’hui, le constat est clair : c’est la rébellion qui a le vent en poupe.

Les Irakiens ne s’en réjouissent pas. La guérilla fait régner un ordre islamique dictatorial dans les villes où elle règne en maître, et ses attaques ou attentats hors de ses fiefs, notamment à Bagdad, ne contribuent pas à la rendre populaire. Toutefois, le sentiment antiaméricain étant parvenu à un point de non-retour, les Irakiens n’ont d’autre choix que de se sentir piégés entre deux forces combattantes et résignés à voir leur pays sombrer dans le chaos.

L’Irak devient le royaume de l’anarchie, et sans aucun doute le royaume des djihadistes internationaux les plus radicaux, alors que des élections doivent avoir lieu en janvier 2005. Face à une situation jugée catastrophique jusque dans les cercles gouvernementaux irakiens, les Etats-Unis doivent réagir. Or on a l’impression, comme souvent depuis leur arrivée dans l’ancienne Mésopotamie, que les Américains ne savent pas trop comment s’y prendre.

COUPS DE MASSUE

Après la fin de la bataille contre l’Armée du Mahdi de l’imam chiite Moqtada Al-Sadr à Nadjaf, il y a trois semaines, les Etats-Unis ont estimé qu’il serait peut-être temps de reconquérir les territoires perdus du “triangle sunnite”, à l’ouest et au nord de Bagdad. Ils sont encouragés en ce sens par le premier ministre, Iyad Allaoui. L’armée américaine appelle ce plan la “stratégie des villes”.

Pour le colonel Steve Boylan, porte-parole de l’armée américaine, il semble évident que l’exemple de Nadjaf, c’est-à-dire une offensive musclée suivie d’une issue négociée, doit être suivi dans le “triangle sunnite”. “Il est raisonnable de s’attendre à davantage d’attaques, y compris à Bagdad, d’ici aux élections. Et les gens vont devoir choisir entre un processus démocratique et une politique de la terreur, commente-t-il. Tout cela prend du temps, mais je crois que les Irakiens sont opposés aux terroristes et déterminés à gouverner leur pays.” Il pense que l’une des clés est “la prise de contrôle progressive du territoire par l’armée irakienne”, mais ajoute tout de suite qu'”une armée, cela ne se forme pas en une nuit”. Surtout quand on l’a dissoute en 2003, jetant officiers et soldats dans les bras de la guérilla…

Concrètement, il s’agit pour l’armée américaine, en mêlant force aérienne et incursions brèves et brutales, de donner des coups de massue à la guérilla. L’accent est mis ces derniers jours sur Fallouja et Ramadi et sur la capitale, Bagdad, elle-même, où le quartier de la rue Haïfa est bouclé. A Fallouja, “émirat moudjahid” qui échappe à tout contrôle depuis cinq mois et demi, les avions américains larguent chaque nuit des missiles sur des habitations supposées être des repaires de combattants, voire d’agents d’Al-Qaida. On ignore le résultat de ces actions, personne n’étant sur le terrain pour confirmer de manière indépendante la nature des cibles détruites. Les responsables de la ville, désormais sous la coupe des imams et “émirs” de la guérilla, dénoncent des raids aériens qui ne tueraient que des civils. La question de l’efficacité de l’emploi de la force aérienne se pose d’autant plus que, dans ces territoires rebelles, il est devenu de plus en plus difficile pour l’armée américaine d’infiltrer ses espions. Rue Haïfa, les soldats américains emploient au contraire la tactique d’occupation du terrain, avec fouille maison par maison, arrestations, interrogatoires…

NOUVELLE ESCALADE

Au Comité des oulémas sunnites, l’institution suprême de cette communauté qui dialogue à la fois avec le gouvernement et avec la guérilla, on estime que les attaques dans le “triangle sunnite” vont provoquer une nouvelle escalade. “Les Américains ne connaissent que le langage de la violence,déplore le cheikh Abdel Satar Abdel Jabr. Il y avait d’autres façons de stopper la guérilla. Là, ils tuent plus de civils que de combattants, et la résistance se renforce… Il y a un an et demi, tous les Irakiens croyaient que les Etats-Unis allaient réussir en Irak, qu’ils étaient forts et efficaces. Aujourd’hui, tout le monde pense qu’ils vont perdre la guerre…”Un autre ouléma, le cheikh Ahmed Abdel Ghaffour Al-Sumaraï, est effondré : “Nos statistiques montrent que les Américains tuent quarante fois plus de civils que de combattants. Or ces victimes appartiennent à des tribus ; elles ont des pères, des frères, des fils, qui doivent ensuite venger leurs morts. C’est notre tradition, nos coutumes. Je vais sans cesse à des funérailles où des gens, auparavant pacifiques, ne parlent que de résistance et de vengeance…”

Dans les cercles dirigeants de la guérilla, un important chef religieux, lié aux factions militaires, se montre nettement plus réjoui… et plus cynique. “Il est vrai que les Américains tuent beaucoup de civils. Evidemment, cela nous attriste pour les victimes innocentes. Mais cela nous rend aussi heureux,avoue-t-il, car ces violences incitent tout le peuple irakien à rejoindre peu à peu la résistance !” Pour lui, le principal agent recruteur de la guérilla est… l’armée américaine, qui, par sa brutalité, pousse la population dans les bras de la rébellion. “Nous expliquons aux gens que la résistance est légale, puisque la guerre américaine est illégale. Il est du devoir de tout le monde, en tant qu’Irakien, en tant que musulman, de combattre l’occupation. Nous sommes de plus en plus forts chaque jour, et nous allons faire en sorte qu’il n’y ait pas d’élections, car elles sont un complot contre l’Irak. Vous allez bientôt voir chaque ville se soulever”, prophétise-t-il.

JONCTION RÉALISÉE

Toutes les informations recueillies ces derniers mois confirment de plus que la jonction, auparavant embryonnaire, a été réalisée, depuis la bataille d’avril à Fallouja, entre les ex-services spéciaux de Saddam Hussein et les islamistes radicaux. L’efficacité militaire de la guérilla en est une preuve, de même que l’augmentation des opérations clandestines et des “coups tordus” dans Bagdad, dont la stratégie d’enlèvements d’étrangers n’est qu’un aspect.

“La guérilla islamiste a absorbé les saddamistes,confirme un analyste des services de renseignement gouvernementaux, parce que les mosquées radicales ont de l’argent et un plan pour l’avenir. Le nationalisme irakien se mêle avec, dans certains cercles, un programme proche de celui d’Al-Qaida. La libération et la souveraineté par une République islamique ! Près de la moitié de la guérilla est déjà contrôlée par des “émirs” qui prennent leurs ordres hors d’Irak, principalement en Arabie saoudite, et pour les rebelles chiites en Iran.”

Pour cet homme, officier supérieur des services spéciaux antiguérilla, il faut “utiliser les Américains pour tuer les grands méchants”, puis “laisser opérer les Irakiens seuls pour reprendre le contrôle des territoires perdus”. “Le problème, ajoute-t-il, est que l’armée américaine opère de façon unilatérale et souvent assez stupide, et que nous soupçonnons des stratèges américains d’avoir une politique du chaos pour justifier une occupation rude et durable du pays.”Même les alliés des Américains se mettent à douter…

“La seule certitude, conclut-il, est que nous, Irakiens du “nouvel Irak”, allons gagner cette guerre. Nous ne permettrons jamais que ce pays retombe entre les mains des saddamistes, alliés aux islamistes et à Al-Qaida.” Le regard sombre, il ajoute qu'”il y a un an, la victoire paraissait être une évidence”, tandis qu'”aujourd’hui, on se dit qu’il va peut-être falloir en passer par de longues années de guerre”.